Le langage « politiquement correct » Genèse d’un emprisonnement
par Tomislav Sunic
Nous avons rencontré lors de son dernier séjour en France M. Tomislav Sunic, diplomate croate mais aussi écrivain, traducteur et ancien professeur de sciences politiques aux Etats-Unis. Fortement impressionné par le fait que la liberté d’expression se trouve paradoxalement plus grande dans les pays anciennement sous domination soviétique qu’à l’Ouest du continent, il nous a proposé le texte qui suit, qui met l’accent sur une des données généralement sous-estimée du conformisme régnant, à côté de l’héritage communiste et de la mentalité de « surveillance » héritée des riches heures du jacobinisme. Ce texte a été rédigé par l’auteur directement en français.
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catholica
Hiver 2007-08
Nr. 98
Homo sovieticus, homo americanus ?
Tomislav Sunic, essayiste croate et traducteur, ayant longuement séjourné aux Etats-Unis où il a enseigné la science politique, vit actuellement dans son pays d’origine. Il a récemment publié un ouvrage intitulé Homo Americanus : Child of the Postmodern Age (BookSurge, Charleston 2007, 15.99 $), avec une préface de l’historien Kevin MacDonald. L’auteur a accepté de s’expliquer sur le parallèle suggéré par son titre, de prime abord audacieux, avec l’homo sovieticus de Zinoviev
CATHOLICA - Vous effectuez une longue comparaison entre le système soviétique et le système américain, et entre les types humains qui les caractérisent. Dans la description de la culture sociale américaine, vous notez une sorte de phobie de l’autorité, sous l’effet de l’égalitarisme. Peut-on vraiment établir un parallèle avec le communisme?
TOMISLAV SUNIC - Un mot tout d’abord au sujet du titre de mon livre. J’ai d’abord été tenté par l’expression boobus americanus, inventée par le grand écrivain américain, H. L Mencken. Mais le boobus a une connotation limitée, restreinte au cadre provincial des Etats Unis ; cette expression décrit plutôt un Américain un peu bête et d’esprit provincial (on dirait en France un plouc) ne reflétant guère le système-monde comme le font si bien les expressions homo sovieticus et homo americanus.
A propos de l’autorité, de laquelle parle-t-on? On n’a pas forcément besoin de la police et de l’armée pour imposer son autorité. En dehors des grandes métropoles américaines et en dehors de quelques cercles clos qui partagent les mêmes intérêts intellectuels, l’Amérique est un pays très autoritaire au sens large du terme. C’est la fameuse autocensure américaine relevant de l’esprit calviniste et vétérotestamentaire qui rend la vie difficile dans les petites villes américaines pour un intellectuel européen. Rien à voir avec le vrai individualisme civique et spirituel dont, malgré l’américanisation outrancière, on perçoit encore les signes en Europe. Le prétendu individualisme américain est une contradiction en soi ; partout règne l’esprit grégaire qui se manifeste, bien sûr, en fonction de la tribu, du lobby politique, ou de la chapelle religieuse à laquelle on appartient. Tocqueville en parle dans son livre, De la démocratie en Amérique. Or le problème inquiétant, c’est que les Américains se perçoivent et se posent devant le monde entier comme des individualistes et des libertaires modèles alors qu’en réalité, tout véritable individualisme est incompatible avec l’esprit de l’homo americanus. A l’instar de l’Union Soviétique, la réussite professionnelle en Amérique exige qu’on “joue le jeu” et qu’on ne “fasse pas de vagues.” Cette fausse convivialité œcuménique est surtout visible aujourd’hui dans l’Amérique multiculturelle où il faut être extrêmement prudent dans le choix des mots. Même le terme “multiculturalisme” que l’on utilise abondamment en Occident est un tic de la langue de bois américaine dont la naissance remonte aux années 1970. Multiethnisme conviendrait mieux pour décrire la situation atomisée du système américain… et occidental.
Quant au système ex-soviétique et à sa prétendue structure pyramidale et hiérarchique il nous faut nous débarrasser des demies vérités relayées par les ex-soviétologues et autres kremlinologues occidentaux. Le système communiste fut parfaitement démocratique au vrai sens du terme. Une fois terminés les grands massacres et achevée l’élimination des élites russes et est- européennes dans les années 1950, de larges masses purent jouir, en Russie comme en Europe orientale, et dans le moule communiste, d’une qualité de vie dont on ne pouvait que rêver en Occident. La vie sans soucis, quoique spartiate, assurait à tous une paresse facile — pourvu qu’on ne touchât pas au mythe fondateur communiste. Alexandre Zinoviev fut l’un des rares écrivains à bien saisir l’attraction phénoménale et la pérennité de l’homo sovieticus”. En fait, si le communisme a disparu à l’Est, comme l’a dit Del Noce, c’est parce qu’il s’est encore mieux réalisé à l’Ouest, notamment en Amérique multiethnique et égalitaire.
Dans votre livre, vous procédez à l’analyse du décor et de l’envers du décor, si je puis m’exprimer ainsi. Par exemple, vous relevez que les grands médias, dans l’image qu’ils cultivent sans cesse d’eux-mêmes, se présentent comme des contestataires du pouvoir, alors qu’en réalité ils en constituent l’un des principaux piliers. Vous vous intéressez ainsi non seulement aux représentations conceptualisées, mais également au langage et à sa transformation. Pouvez-vous dire ce qui a attiré votre attention sur ces points, et en particulier quelle fonction vous attribuez à la « gestion de la langue » ?
En Amérique, les grands médias ne constituent aucunement un contre-pouvoir. Ils sont le pouvoir eux-mêmes et ce sont eux qui façonnent le cadre et le dénouement de tout événement politique. Les politiciens américains sondent au préalable le pouls des medias avant de prendre une décision quelle qu’elle soit. Il s’agit d’une synthèse politico- médiatique qui règne partout en Occident. Quant au langage officiel utilisé par les faiseurs de l’opinion américaine tout discours politico- médiatique est censé recourir aux phrases au conditionnel ; les politiciens et les medias, et même les professeurs d’université, abordent toujours les thèmes politiques avec une grande circonspection. Ils recourent de plus en plus à des locutions interrogatives telles que “pourrait- t-on dire? ” ou “le gouvernement serait-il capable de”..?”, etc. Ici, nous voyons à nouveau l’auto-abnégation chère au calvinisme mais transposée cette fois dans le langage châtré de la communication officielle. Les phrase lourdes, à connotation négative, où on exprime un jugement de valeur, disons sur Israël, l’Iraq, ou un autre problème politique grave, sont rares et prudemment feutrées par l’usage d’adjectifs neutres.
Cette “langue de coton”, de provenance américaine, on la voit se propager de plus en plus en France et en Allemagne. On est témoin de locutions américaines très en vogue et “soft” en Europe qui disent tout et rien à la fois : je pense notamment aux adverbes neutres de provenance américaine tels que “considerably”, “apparently” etc. – dont l’usage fréquent permet à tout homme public d’assurer ses arrières.
Pouvez-vous, en tant que vous-même avez été professeur dans une université américaine bien représentative, indiquer quelle couche de l’intelligentsia possède un pouvoir réel, et de quelle manière concrète elle l’exerce au quotidien, en particulier dans le contrôle du langage, et pour quelle raison il en va ainsi ?
Contrairement à ce qu’on dit en Europe, les universités américaines, surtout les départements de sciences sociales, jouent un rôle fort important dans la fabrication de l’opinion publique. On lit régulièrement dans la grande presse américaine les “editorials” écrits par des professeurs connus. Quoique l’Amérique se targue de son Premier Amendement, et notamment de sa totale liberté d’expression, les règlements universitaires témoignent d’une véritable police de la pensée. La haute éducation est une chasse gardée des anciens gauchistes et trotskistes recyclés, où toute recherche indépendante allant à l’encontre des mythes égalitaires et multiethnique peut aboutir à de sérieux ennuis (jusques et y compris le licenciement) pour les esprits libres. Nombreux sont les cas où de grands spécialistes en histoire contemporaine ou en anthropologie doivent comparaître devant des “Comités de formation à la sensibilité interethnique universitaires” (”Committees for ethnic sensitivity training”) pour se disculper d’accusations de “fascisme” et de “racisme.” Malgré la prétendue fin de tous les grands récits, il y a, dans notre postmodernité, un champ de thèmes tabous où il vaut mieux ne pas se hasarder. Très en vogue depuis dix ans, l’expression “hate speech” (discours de haine) n’est que le dernier barbarisme lexical américain grâce auquel on cherche à faire taire les mal-pensants. Le vrai problème commence quand cette expression s’introduit dans le langage juridique du code pénal, comme ce fut le cas récemment avec une proposition législative du Sénat américain (HR 1955). Je ne vois aucune différence entre le lexique inquisitorial américain et celui de l’ex-Yougoslavie ou de l’ex-Union soviétique, sauf que le langage de l’homo americanus est plus insidieux parce que plus difficile à déchiffrer.
A propos du pouvoir (au sens générique), le système américain d’aujourd’hui est-il, ou n’est-il pas le prototype, ou l’aile avancée de la « démocratie » postmoderne, dans laquelle tout le monde est censé contribuer à la « gouvernance » globale sans que personne soit réellement identifiable comme responsable des décisions qu’il prend ?
Voilà la mystique démocratique qui sert toujours d’appât pour les masses déracinées ! Dans le système collectiviste de l’ex-Union soviétique, et aujourd’hui de façon similaire en Amérique, on vivait dans l’irresponsabilité collective. Rien d’étrange. L’irresponsabilité civique n’est que la conséquence logique de l’égalitarisme parce que selon les dogmes égalitaires libéralo-communistes, tout homme est censé avoir sa part du gâteau. A l’époque de la Yougoslavie communiste, tout le monde jouait le double jeu de la chapardise et de la débrouillardise, d’une part, et du mimétisme avec le brave homo sovieticus, d’autre part, du fait même que toute propriété et tout discours appartenaient à un État-monstre. Par conséquent, tout le monde, y compris les apparatchiks communistes, se moquait de cet État-monstre dont chacun, à son niveau social, cherchait à tirer un maximum d’avantages matériels.
Le vocable gouvernance n’est qu’un piège supplémentaire du langage technoscientifique tellement cher à l’homo americanus. D’une manière inédite, les classes qui nous gouvernent, en recourant à ce nouveau vocable, conviennent qu’il en est fini de cette ère libéralo-parlementaire, et que c’est aux “experts” anonymes de nous tirer hors du chaos.
On a largement étudié les Etats-Unis comme nouvelle forme d’empire, une forme appelée à périr à force d’étendre ses conquêtes au-delà de ses capacités, selon une sorte de loi inexorable d’autodestruction. Mais au-delà de cette perspective – que l’on supposera ici fondée, par hypothèse – ne peut-on pas voir dans l’américanisme postmoderne la fin de la modernité, fin à la fois comme achèvement et comme épuisement ?
Le paradoxe de l’américanisme et de son pendant l’homo americanus consiste dans le fait qu’il peut fonctionner à merveille ailleurs dans le monde et même mieux que dans sa patrie d’origine. Même si un de ces jours, l’Amérique en tant qu’entité politique se désagrège (ce qui n’est pas du tout exclu) et même si l’Amérique disparaît de la mappemonde, l’homo americanus aura certainement encore de beaux jours devant lui dans différentes contrées du monde. Nous pouvons tracer un parallèle avec l’esprit de l’homo sovieticus, qui malgré la fin de son système d’origine est bel et bien vivant quoique sous une forme différente. Oublions les signifiants – regardons plutôt les signifiés postmodernes. À titre d’exemple, prenons le cas des nouvelles classes politiques en Europe orientale y compris en Croatie, où quasiment tout l’appareil étatique et soi- disant non communiste se compose d’anciens fonctionnaires communistes suivis par des masses anciennement communisées. L’héritage communiste n’empêche pas les Croates d’adopter aujourd’hui un américanisme à outrance et de se montrer aux yeux des diplomates des Etats-Unis plus américanisés que les Américains eux-mêmes! Il y a certes une généalogie commune entre le communisme et l’américanisme, notamment leur esprit égalitaire et leur histoire linéaire. Mais il y a également chez les ex-communistes croates, lituaniens ou hongrois, un complexe d’infériorité conjugué à une évidente servilité philo- américaine dont le but est de plaire aux politiciens américains. Après tout, il leur faut se disculper de leur passé douteux, voire même criminel et génocidaire. Il n’y a pas si longtemps que les ex-communistes croates faisaient encore leurs pèlerinages obligatoires à Belgrade et à Moscou ; aujourd’hui, leurs nouveaux lieux saints sont Washington et Tel Aviv. Malgré l’usure de l’expérience américaine aux USA, l’Amérique peut toujours compter sur la soumission totale des classes dirigeantes dans tous les pays est-européens.
L’anti-américanisme de beaucoup de marxistes européens s’est fréquemment mué depuis plusieurs décennies en admiration pour la société américaine. Au-delà du retournement opportuniste, ne croyez-vous pas qu’il puisse s’agir d’une adhésion intellectuelle, de quelque chose comme l’intuition que l’Amérique postmoderne représente une certaine incarnation de l’utopie socialiste, alors même que le capitalisme y domine de manière criante ?
Après l’effondrement de son repoussoir dialectique qu’était l’Union soviétique, il était logique que beaucoup d’anciens marxistes européens et américains se convertissent à l’américanisme. Regardons l’entourage néo- conservateur du président George W. Bush ou de la candidate présidentielle Hillary Clinton : il se compose essentiellement d’anciens trotskistes et d’anciens sympathisants titistes dont le but principal est de parachever le grand rêve soviétique, à savoir l’amélioration du monde et la fin de l’histoire. Il n’y a aucune surprise à voir le Double devenir le Même ! L’ancien rêve calviniste de créer une Jérusalem nouvelle, projetée aux quatre coins de monde, se conjugue avec les nouvelles démarches mondialistes de nature mercantiles. Or au moins pour un esprit critique, il y a aujourd’hui un avantage épistémologique ; il est plus facile de s’apercevoir maintenant des profondes failles du système américain. L’anticommunisme primaire de l’époque de la guerre froide qui donnait une légitimité à l’Amérique par à rapport à son Autre n’est plus de mise. On ne peut plus cacher, même aux masses américaines incultes, que le système américain est fragile et qu’il risque d’éclater à tout moment. N’oublions jamais la fin soudaine du système soviétique qu’on croyait invincible. Le capitalisme sauvage et la pauvreté grandissante en Amérique ne vont pas de pair avec le prêchi-prêcha sur les droits de l’homme et les matins qui chantent.
Il se dégage de l’ensemble de votre ouvrage, dont le titre pourrait être traduit L’homo americanus, ce rejeton de l’ère postmoderne, que les phénomènes que vous décrivez conduisent à produire en masse un type d’humanité dégradé, sans repères, sans racines, sans idéal. Dans la mesure où ce diagnostic est fondé (même s’il ne concerne pas également la totalité des Américains), n’est-ce pas la preuve de l’échec, non seulement du projet de régénération qui était à l’origine des Etats-Unis, mais de l’humanisme tout entier, tel qu’il a été affirmé au début de la période moderne ?
Soyons honnêtes. Nous sommes tous plus ou moins des homini americani. L’américanisme, à l’instar du communisme, est parfaitement compatible avec l’état de nature cher aux plus bas instincts de tout homme. Mais donner dans un anti-américanisme primaire, comme celui que revendique l’extrême droite européenne et surtout française, ne repose pas sur une bonne analyse du système américain. En Amérique, surtout chez les Sudistes, il y a des couches populaires, quoique très rares, qui préservent le concept d’honneur largement perdu en Europe.
On a tort de nourrir des fantasmes au sujet des prétendues visées impérialistes des Américains sur l’Europe et l’Eurasie, comme c’est le cas chez de nombreux droitiers européens victimes de leur propre manie du complot. À part son délire biblique et son surmoi eschatologique incarné dans l’État d’Israël – qui représentent tous deux un danger pour la paix mondiale – l’engagement américain en Europe et ailleurs n’est que le résultat du vide géopolitique causé par les incessantes guerres civiles européennes. Il est fort possible que la guerre balkanique ait eu un bel avenir sanguinaire sans l’intervention militaire des Américains. Qu’ont-ils donc à offrir, les fameux communautarismes européens, hormis les fantasmes sur un empire européen et euroasiatique ? Au moins, les Américains de souche européenne ont réussi à se débarrasser des querelles de chapelles identitaires qui font toujours le bagage des peuples européens.
Le sens prométhéen, l’esprit d’entreprise et le goût du risque sont toujours plus forts en Amérique qu’en Europe. L’Amérique pourrait offrir, dans un proche avenir, encore de belles surprises à la civilisation européenne.
Entretien recueilli par Bernard Dumont
Terre et Peuple (hiver 2007) Nr. 34
(Cet article est tiré du discours prononcé par T. Sunic à la XIIe Table ronde de Terre et Peuple, Paris - Versailles, le 21 octobre 2007)
www.terreetpeuple.com
L’Histoire victimaire comme identité négative
par
Tomislav Sunic
http://doctorsunic.netfirms.com/
Dans le monde du simulacre la réalité doit être plus réelle que la réalité. Le discours historique doit également être plus historique que l’histoire elle-même. Afin de rendre leur discours plus crédible les historiens recourent aux paraphrases pleines d’adjectifs surréels et aux chiffres hyperboliques. C’est surtout le cas avec le récit victimaire des peuples lointains et des tribus modernes dans les pays multiculturels. Tout le monde cherche son identité en se projetant à grands pas dans son histoire, voire même sa préhistoire. Ce n’est pas un hasard si, au moment de la perte de leur identité, les Européens s’efforcent de faire des gestes commémoratifs pour les non Européens. On érige des monuments pour les victimes dont on n’a jamais parlé avant, on construit des maisons avec de belles plaques dorées pour marquer l’endroit de la culpabilité européenne. Les jours fériés ou, le cas échéant, les journées commémoratives, s’accumulent de plus en plus.
La mémoire des Européens est de plus en plus contrainte de se déplacer vers les antipodes exotiques afin de rendre hommage aux peuples dont l’identité n’a rien à voir avec celle des Européens. Les peuples européens sont forcés d’entrer dans la phase post-historique de la commémoration globale. D’une part, les medias et les faiseurs d’opinion nous assurent que l’Histoire touche à sa fin. D’autre part, nous sommes témoins d’une revendication grandissante des peuples non européens pour leur histoire victimaire. Tout se passe comme si, pour avoir son identité, on doit faire renaître ses morts. Et comme d’habitude, toute victimologie de l’extérieur cherche son coupable à l’intérieur, à savoir le recueillement obligatoire des Européens devant le Tiers Monde et l’apprentissage de la culture du remords. L’ancien sens du tragique, qui fut jusqu’à une époque récente, le pilier fondamental de l’identité européenne cède sa place aux jérémiades par procuration pour les victimes asiatiques et africaines. On dirait que la culture de la mort fut remplacée par la culture de la nécrophilie. Quelle horreur de ne pouvoir faire étalage des morts et des victimes des autres! La victimologie est devenue une branche importante dans l’étude de l’hagiographie postmoderne.
Nous devons, pourtant, faire une nette distinction entre la culture de la mort et l’esprit victimaire, comme Pierre Vial l’a noté dans son livre La Mort , il y vingt ans. L’esprit victimaire a complètement évacué le sens de la mort précisément parce il traduit les victimes en chiffres mathématiques qui n’ont aucune valeur transcendantale.
D’où vient cet appétit pour les morts — souvent pour les morts des autres? Dans le hit-parade des victimologies diverses ou, comme on dit, dans la “bataille des mémoires”, les victimes ne peuvent pas être égales. Les unes doivent l’emporter sur les autres. Or, comment faire une hiérarchisation des morts? Vu l’ambiance victimaire qui règne aujourd’hui en Occident multiculturel, chaque peuple, chaque communauté est portée à croire que sa victimologie est unique. Voilà le problème troublant, vu le fait que la victimologie des uns va fatalement à l’encontre de celle des autres.
L’idéologie des droits d’homme: une idéologie discriminatrice
L’esprit victimaire découle directement de l’idéologie des droits de l’homme. Les droits de l’homme et son pendant, le multiculturalisme, sont les principaux facteurs qui expliquent la résurgence de l’esprit victimaire. Quand tous les hommes sont déclarés égaux chacun a droit à sa victimologie. Par sa nature, les pays multiculturels en Occident sont censés accorder à chaque communauté l’étalage de sa victimologie - fait dont on est témoin chaque jour. Chaque groupe ethnique, chaque communauté raciale, voire même chaque groupe infra- politique a besoin de sa martyrologie pour légitimer son identité. Pour l’illustrer, essayons de nous mettre dans la peau d’un Autre qui habite Paris, Londres ou New York; d’un Congolais, d’un Laotien ou autre. Ne se posent-ils pas la question suivante: Pourquoi les autres, a savoir les Juifs, ont-ils droit à leur victimologie bien en vue et bien connue, et pourquoi pas moi, pourquoi pas nous? D’ailleurs c’est au nom de droits de l’homme et par extension la droit a la victimologie que les plus grandes tueries on été commises au cours du 20em siècle. C’est au nom de droits de l’homme qu’on déclare les peuples et les intellectuels mal-aimés en dehors de l’humanité. La retombée logique de cet esprit victimaire est la recherche de son identité par la négation de l’Autre, qui devient du coup l’ennemi principale. Voici le problème grave auquel la société multiculturelle en Occident doit faire face. Comment trouver un discours supra ethnique et consensuel sans exclure une autre communauté ?
Le concours des récits victimaires rend les sociétés multiculturelles extrêmement fragiles. Par essence, tout esprit victimaire est conflictuel et discriminatoire. Le langage victimaire est autrement plus bestiaire que l’ancienne langue de bois communiste. Or il devient la règle générale et globale qui mène fatalement à la guerre civile globale.
Pour mieux comprendre les retombées conflictuelles de cet esprit victimaire, comme signe de l’identité négative, il faut se pencher sur la classe politique yougoslave et ses historiens en ex-Yougoslavie communiste, juste avant l’éclatement du pays. D’ailleurs la Yougoslavie communiste fut un pays du simulacre par excellence; ses peuples avaient simulé pendent cinquante ans l’unité et la fraternité supra -identitaire. Dans le langage plus direct le discours victimaire antifasciste et communiste fut la cause principale du futur conflit serbo-croate. L’image communiste victimaire avait, à la veille du conflit, envahi l’espace publique yougoslave non en raison du manque de réalité communiste mais en raison de son excès. En Yougoslavie communiste les identitaires croates furent dépeints comme des monstres, comme des fascistes et des oustachis éternels. Or, d’après ce langage victimaire communiste, il ne fut guère possible pour un Croate de déclarer son identité sans tomber dans le piège de la diabolisation antifasciste. Le discours victimaire antifasciste fut un beau jouet utilisé par les communistes yougoslaves pour séparer davantage les Serbes des Croates.
Or, la propagande yougo- communiste avait laissé ses effets néfastes. Lors de la proclamation de l’indépendance croate en 1991, le récit révisionniste et anticommuniste utilisé par les nouveaux dirigeants croates, devait fatalement provoquer la victimologie serbe. L’une renforçait l’autre. Pour les Serbes, l’indépendance croate fut une chose inouïe, toutes leurs peurs des Croates génocidaires dont ils furent les victimes médiatiques pendant l’époque yougoslave étaient en train de se confirmer; peur réelle ou peur factice devant la résurgence d’un pays qui leur rappelait la Croatie de 1941 et qui leur avait laissé un mauvais souvenir.
Il faut rappeler qu’en Yougoslavie communiste, les populations croates et serbes avaient vécu dans un simulacre de l’agression mutuelle – qui n’a pas tardé à venir. La peur des pogromes, l’image anticipatrice des massacres n’a que facilité les vrais massacres à venir. Quand la guerre réelle éclata en 1991, tout le monde utilisait le langage victimaire ne serait-ce que pour créer une bonne mise en scène et pour donner la légitimité à sa cause politique – et souvent pour cacher le passé criminel et communiste des principaux acteurs. En toute logique comment pouvait-on être un bon Croate sans être un bon anti-Serbe? D’ailleurs peut-on être aujourd’hui un bon Français sans être anti-Arabe ou anti-musulman?
Le conflit des identités serbes et croates s’est davantage aggravé en vertu du récit victimaire et surréel venu de l’Occident. Les medias et les politiciens occidentaux fabriquaient des événements réels ou factices du conflit serbo-croate, qu’ils rendaient ensuite hyperréels aux yeux de leurs citoyens et plus tard au Tribunal de La Hayes. Tout devait se passer comme si tout était vrai dans les Balkans. Il serait pourtant faux de suggérer que l’image victimaire du conflit balkanique avait été conçue exprès comme une sorte de propagande politique ou qu’elle relevât d’un complot secret de tel ou tel gouvernement occidental. L’hyperréel balkanique fut la suite logique des discours quasi balkaniques des gouvernements occidentaux qui se chamaillaient les uns avec les autres. Il n’était plus question de savoir si la réalité de la tuerie balkanique était vraie ou fausse; ce qui importait pour la classe occidentale fut de sauvegarder le mythe multiculturel yougoslave en misant tour à tour sur les différents protagonistes de la guerre. Ainsi la réalité réelle dans les Balkans fut occultée tour à tour par la victimisation et la criminalisation de tous contre tous.
Les conclusions qu’on peut tirer du langage victimaire son les suivantes:
Au lieu de diminuer le conflit, il l’augmente; au lieu de créer le dialogue identitaire, il le détruit; au lieu de respecter les morts, il les chosifie. L’image et le discours dont les différents nationalismes européens se font les uns des autres reposent toujours sur une légitimité négative, voire une identité négative. Ils ne peuvent pas servir la cause européenne. Toute image victimaire des peuples européens suscite toujours des sentiments primaires.
Le malheureux conflit serbo-croate n’est qu’une des retombées du discours antifasciste victimaire qui remonte à la fin de la Deuxième guerre mondiale. Les causes de ce discours victimaire ne sont jamais débattues ouvertement par les historiens de la cour et les biens pensants actuels. S’ils osent le faire, c’est au risque de tomber sous le coup du code pénal. Voila un phénomène bizarre. D’une part, on est submergé par les discours victimaires anticoloniaux, antifascistes et philosémites; d’autre part, on ne parle jamais des gigantesques crimes commis par les communistes et leurs alliés contre les peuples européens. Qui se souvient encore des victimes du communisme qui n’ont toujours aucun référent victimaire? Si il y a une autre victimologie, qui mérite en Europe son vrai nom et qui est digne de notre recueillement, c’est le tragique sort des millions et des millions d’Allemands durant et après la guerre.


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