Une demi-heure de piano par jour à Theresienstadt

Lu sur les “Dernières Nouvelles d’Alsace” le 20 juillet 2008:

La mémoire musicale des camps nazis

Tangos, sonates ou symphonies: Francesco Lotoro, un juif italien, a
entrepris de retrouver les musiques écrites dans les camps de concentration,
mettant au jour un héritage musical à la richesse jusqu’ici insoupçonnée.
En 1991, Francesco Lotoro rencontre à Prague Eliska, la soeur du compositeur
Gideon Klein, emprisonné dans le camp nazi de Terezin [Theresienstadt], en
République Tchèque. Elle lui confie le texte d’une sonate composée par son
frère pendant cette période. “Je l’ai corrigé, enregistré puis envoyé à
Eliska. Elle était ravie. C’était une oeuvre très difficile”, se souvient
cet élève du célèbre pianiste italien Aldo Ciccolini.

–”Permettre aux musiciens de travailler était un moyen de les contrôler”–

A Terezin, les musiciens avaient droit à une demi-heure de piano par jour,
ce qui expliquerait la technicité de certaines pièces. “Le musicien
composait dans sa tête et les limites physiques de l’instrument n’existaient
plus”, estime Francesco Lotoro, 44 ans.
Rapidement, il commence à rassembler des oeuvres écrites dans les camps
de concentration. A ce jour, il a retrouvé 4.000 morceaux, guidé par un seul
critère: une création située entre mars 1933, date de l’ouverture du camp de
Dachau, et 1945, fin de la Seconde Guerre mondiale. “Permettre aux musiciens
de continuer à travailler était aussi un moyen de les contrôler. A Auschwitz
par exemple, il y avait sept orchestres.”
Des milliers de documents sont aujourd’hui archivés, comme cette oeuvre
en cinq actes du Tchèque Rudolf Karel, un élève de Dvorak, écrite sur du
papier hygiénique, ou ces paroles d’une ritournelle de Gideon Klein: “Quand
nous serons libres, nous irons en Afrique.”
“Je respecte toutes les musiques. Ecrites dans les camps, elles n’étaient
pas forcément tristes. Elles parlaient de la foi, la famille, la patrie”,
relève le musicien. C’est en solitaire et pratiquement sans aide financière
qu’il accomplit ce qu’il considère comme “une mission”, qu’il espère
terminer en 2012.
Sous contrat avec les éditions Musikstrasse, il a ainsi entrepris
l’enregistrement d’une Encyclopédie discographique de la littérature
musicale concentrationnaire en 32 disques. Six sont déjà commercialisés.
“Tout doit être enregistré et vite. Plus de 60 ans ont passé et des musiques
sont définitivement perdues”, conclut le pianiste.

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